02/02/09

La véritable et légendaire histoire des faux de Verzy

Etymologie (suite): les faux sont-ils fous?

Comme je l’évoquais dans le billet Botanique et étymologie des faux, les hêtres tortueux sont les seuls arbres de leur famille à avoir conservé un nom usuel d’origine latine : fau, faux, issu de fagus. Une origine latine, pour désigner notre hêtre tortillard, dont on retrouve des dérivés dans certains patronymes, tels Fayard ou Foyard.
Autre vestige contemporain du mot latin « fagus » et en rapport avec le hêtre fau : le mot fou… le Fou, désignait parfois un fouet (XIIè s.) formé à l’origine d’une branche de hêtre. (Et dans la même veine étymologique, Le Puy du Fou signifie littéralement la colline du hêtre).

Voilà donc notre fau tour à tour fagus, fou, folie folle faérie ou baguette pour fouetter et chasser le fou que l’on croise. Jolie coïncidence lexicale, qui explique peut-être pourquoi la forêt de Verzy entretient des rapports ancestraux et ambigus avec les puissances divines !

photo faux de verzy
Un jeune fau qui pousse à l'ombre de hêtres communs (forêt de Verzy)

Des moines du premier millénaire ont décrit les faux:

Si mille histoires alimentent le mythe des faux d’hypothèses parfois très fantaisistes (de l’intervention divine à la mutation génétique opérée par un groupe d’extraterrestres en maraude), la présence des faux dans la montagne de Reims est objectivement attestée dans les cartulaires de l’abbaye de St-Basle dès le VIè s.

Le périple de Saint Basle et Saint Rémi:

Saint Basle, gentilhomme limousin né aux environs de l'an 555 fut très impressionné par l'oeuvre de Saint Rémi (celui-là même qui parvint à baptiser Clovis) et par le culte qui lui était rendu dans la ville de Reims. Il quitta donc son pays armé d'un bâton de pélerin et d'une ferveur sans faille, pour effectuer son noviciat au sein de l'abbaye rémoise qui veillait sur le tombeau de Saint Rémi.
Il rejoint ensuite l'Abbaye de Verzy, où l'on reconnut ses qualités humaines, ou qualités de prêcheur? Rapidement, le poste de supérieur de l'Abbaye de Verzy lui fut proposé. Mais Basle n'avait sans doute pas l'ambition de carrière de son mentor Rémi. Il refusa l'avancement et se retira au fin fond des bois. Basle vécut la fin de sa vie en ermite, accomplit de nombreux miracles et accéda finalement à la sainteté.

Saint Basle l'ermite évangélisateur:

La légende voudrait que partout où St Basle aurait distillé la bonne parole, pousserait un fau. Les faux seraient le fruit de la foi de Basle, et non l'œuvre de quelque créature païenne, sirène, sorcière ou autre magicienne. Romantique… et peu probable que notre moine ermite ait inventé les faux!
A cette époque reculée, les campagnes vivaient encore soumises au paganisme. Culte des sources, culte des arbres, règne des enchanteurs, sirènes ou autres fées terrestres, sylvestres et aquatiques.. De nombreux évangélistes chrétiens se mettaient au défi de "purifier" des lieux marqués par ces pratiques antérieures au christianisme. Dans la Marne, les marais de Saint-Gond (ancien lieu cultuel néolithique puis celtique) ont été ainsi lavé de tout paganisme par Saint-Gond, moine ermite qui a su faire taire les crapauds qui hantaient les marais. Pourquoi la forêt de Verzy serait-elle différente ? Un tel endroit était un lieu de culte pour les villageois bien avant la venue de Saint Basle. Son ermitage a permis de substituer aux pratiques ancestrales des pratiques chrétiennes. Saint Basle n'est pas le moine inventeur des faux, mais il sut en chasser toute influence hérétique...

Saint Basle: de l'ermitage à l'abbaye:

Tout comme Saint-Gond, Saint-Basle a suscité tant de vocations qu’une abbaye Saint-Basle fut fondée en 664 par saint Nivast dans la forêt domaniale de Verzy. Rien de mieux qu’une « sainte » occupation d’un lieu jadis dédié à d’antiques rites pour asseoir la présence divine au cœur de chaque village environnant.

Les moines reprennent la légende des faux en main:

Les moines, intrigués par la silhouette torturée des faux, ont par ailleurs certainement beaucoup aidé à leur préservation jusqu’à nos jours. Des légendes ont vite germé. Le terreau était et est toujours fertile. L’une de ces légendes féodales assure que les arbres seraient le résultat d’une malédiction lancée par le preux Saint Basle à l'encontre de brigands qui sévissaient dans la région.
photo faux de verzy
Au détour d'un angle noueux surgissent parfois des visages: ces têtes chimériques ont nourri toutes les légendes anthropomorphiques qui font des faux de vrais hommes jadis immortalisés au creux des troncs par Saint Basle. Un petit air familier qui rappelle les déboires d'un certain Merlin...

Les moines: premiers protecteurs des faux de Verzy

Mais au-delà du folklore, les moines de l’abbaye de saint Basle ont fait preuve de talents de botanistes sans équivoque. Ils ont découvert la capacité des faux à se marcotter et ont créé un « jardin » dans lequel ils ont rassemblé de nombreux faux. Pour les protéger des hommes, ou pour protéger les hommes des pouvoirs qu’on leur attribuait autrefois ? Qu'importe, puisque grâce à leur connaissance de la sylviculture des hêtres tortillards, les moines de l’Abbaye de Saint Basle ont permis aux faux du jardin de l’Abbaye d’aller jusqu’au bout d’une très longue vie.

Hêtre tortillard, tortueux ou fau, une longévité légendaire:

De là à imaginer que certains « faux monastiques » seraient encore vivants… il n’y a qu’un pas qu'il est tentant de franchir ! Mais s’il est vrai que les faux vivent plus vieux que les hêtres communs, il est peu probable que des spécimens de plus de 500 ans soient encore debout. Et désolée de vous décevoir, mais tout ce qu'il reste de l'Abbaye de Saint Basle, ce sont les faux! Certainement le plus précieux trésor qu'elle n'ait jamais abrité.

Le vrai pouvoir des faux:

Mythe, légende, réalité de l’histoire ? Qu’importe ! Les faux ont bel et bien un pouvoir ancestral : celui de nous émerveiller, de nous ensorceler, de dessiner sous nos yeux tout ce que l’on voudrait voir, de murmurer à l’oreille du promeneur de vieilles rengaines qui bercent la mémoire commune des hommes depuis la nuit des temps. Mais au risque de me répéter, les faux sont des colosses d’argile, à la reproduction difficile. Alors, pour que le long travail des moines de l’Abbaye de saint Basle porte encore ses fruits durant les siècles à venir, il est indispensable de respecter les barrières de protection au sol. Pas d’autre moyen si l’on souhaite que nos petits-enfants découvrent un jour à leur tour le mystérieux chœur des faux de Verzy.
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3 commentaires:

  1. Cette balade au pays des faux est... pour de vrai ! captivante et fort instructive. Merci Cathy de nous introduire dans cet univers qui est le tien et de nous y guider. Il nous suffit de suivre ton regard et de lire (d'écouter) tes commentaires dont j'apprécie, tu le sais, la clarté et la précision.
    Marc

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  2. Ayant habité Chalons pendant sept années, je me suis rendu à plusieurs reprises sur la Montagne de Reims pour y randonner.
    J'ai découvert cet endroit magique aux quatre saisons.
    Tu as réalisé un documentaire argumenté de grande qualité et très complet.
    Je te tire un grand coup de chapeau !!!
    Cordialement,
    Lionel

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  3. @ Marc: Merci! (il n'est jamais trop tard...)

    @ Lionel: Je découvre que nous avons été presque voisins! Merci pour ton commentaire. J'ai justement réalisé cette série d'articles pour démarrer le blog: j'avais envie de ces compagnons féériques pour commencer le voyage sur la toile. (J'aimerai m'y rendre un hiver sous la neige. Mais entre mon petit village loin de tout et la petite route qui serpente jusqu'aux faux... pas facile d'y accéder!)

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