22/12/10

Progresser en photo nature: le tri

Une photo réussie, qu'est-ce que c'est?...

 Au retour d'une sortie photo riche en rencontres, on se précipite sur l'ordinateur pour visualiser notre moisson d'images. Qu'est-ce qui nous pousse alors à exulter à la vue de certaines photos? A en jeter d'autres? 
Le numérique a bouleversé les pratiques photo. Nous n'avons plus besoin d'économiser la pellicule, et il n'est pas rare que des photographes macros ou animaliers rapportent des centaines de clichés d'une unique balade. Y a-t-il là dedans une seule photo réussie? Rien n'est moins sûr... Savoir photographier, dans cet univers prolifique du numérique, exige au delà de la technique, de nouvelles compétences: savoir regarder, juger et trier ses images (et savoir les post-traiter et les archiver, mais ces deux points ne sont pas l'objet de cet article.)

Trier ses photos pour sélectionner les "photos réussies"

 Nous avons tous notre propre définition de la photo réussie, nos propres critères pour sélectionner nos photos: d'abord lors d'un premier tri, puis souvent d'un second, voire d'un troisième, durant lesquels une grande majorité de nos images vont sagement rejoindre l'insatiable corbeille. Puis, dernières coupes lors du tri des photos en vue de leur donner vie en dehors de notre disque dur: pour illustrer un article blog, alimenter un port-folio web, illustrer un article papier ou tout autre support de diffusion.

Cette idée de "photo réussie" évolue au fil des années: on devient plus exigeant, on se remet en question, on cherche à affirmer son "style photographique" ou à aller traquer de nouveaux sujets. Un jour, on s'aperçoit que "nos photos réussies" des débuts sont tout simplement "ratées" selon nos critères d'aujourd'hui.

Je crois qu'il faut distinguer les photos réussies qui sont destinées à une utilisation précise ou à répondre à une demande extérieure, et les photos réussies dans le cadre d'un travail plus personnel. 
Voilà en vrac quelques "critères de réussite" d'une photo, et plus particulièrement d'une photographie nature et d'une macrophotographie.

Objectivement, c'est quoi une photo réussie?

Quelques critères objectifs qui nous guident souvent dans notre tri:  
  • Une photo réussie, c'est une photo où le sujet est bien net: la fameuse netteté des macrophotographies en particulier est le principal soucis du débutant (et même du photographe confirmé). Entre une zone de netteté souvent réduite et la photographie d'insectes en mouvement, obtenir une image bien nette (sur l'oeil de l'insecte) représente une réelle difficulté. 
  • Une photo réussie, c'est une photo bien cadrée: un insecte bien net ne donnera une belle image que si cet insecte "habite" réellement cette image. Trop centré, trop près du bord, mal positionné dans le cadre, le sujet s'enferme, la photo parait déséquilibrée et perd son sens... Direction la corbeille! (Et dans la même veine, une photo réussie sera bien cadrée dès le départ, et ne nécessitera pas (ou peu) de recadrage.)
  • Dans la lignée du critère précédent, une photo réussie sera bien composée: une harmonie colorée agréable à l'oeil, une ambiance, des lignes de composition dessinées par les herbes pertinentes, une posture ou un angle de vue qui surprennent ou racontent une histoire...
  • Une photo réussie, c'est une photo à la "bonne profondeur de champ": (rappel: la profondeur de champ, c'est ce qui définit la "zone de netteté", et la proportion du flou par rapport au net). Une trop grande zone de netteté, et l'insecte ne ressort pas dans l'image. L'arrière-plan prend trop d'importance, et rien n'accroche l'oeil. Il faut généralement du flou en arrière-plan (et éventuellement en avant-plan), mais pas trop. Juste assez pour que le sujet s'exprime. 
  • Une photo réussie, c'est une photo prise dans une belle lumière: Aussi habile soit le photographe, aussi nette et bien composée soit la photo, si la lumière est laide, la photo le sera aussi! 
  • Une photo réussie aura un beau piqué: Ce dernier point est tributaire de la qualité du matériel (le boîtier, le capteur, et l'optique). Mais il est aussi lié aux choix du photographe lors de la prise de vue: ne pas trop monter en ISO, savoir gérer les poses longues ou les zones sombres pour ne pas avoir de bruit en affichage grand format, choix de l'ouverture.

Critères subjectifs et tri de nos archives photos:

 Place maintenant à des critères plus subjectifs, c'est à dire relatifs à l'intention du photographe lui-même, indépendamment des contraintes extérieures.  
Remarque préliminaire: Une photo réussie pour un affichage web ne le sera pas forcément pour une impression grand format (manque de netteté, de piqué, bruit, recadrage... Autant de défauts rédhibitoires qui ne sont pas visibles sur le web). Là encore, c'est à chacun de se fixer ses propres critères en fonction de la façon dont il envisage de se servir de ses photos, ou plus intimement, en fonction des exigences qu'il se fixe lui-même.
  • Une photo réussie, c'est réussir à photographier un insecte que je n'ai jamais photographié. Des heures, des mois, des années de recherche pour figer le mythique papillon aux ailes d'or, et voilà qu'un jour, il est enfin dans la boîte! Il ne faut pas oublier que le photographe nature est un collectionneur compulsif!
  • Une photo réussie, c'est une photo d'un sujet précis sous un angle nouveau, ou plus simplement, c'est une photo plus "belle"' (avec toute la subjectivité que comprend ce mot) de mon sujet que tout ce que j'ai pu réaliser par le passé. Et inversement, photographier pour la dixième fois un même insecte, mais avec un résultat moins bon que dans les photos précédentes, n'est-ce pas "rater sa photo"?  Une photo réussie, c'est donc une photo que je n'ai jamais vue auparavant. L'exemple-type de la "photo-marronnier"?  La libellule sur sa branche ou sur son brin d'herbe. Pire encore: le sympétrum d'automne posé sur un chemin de terre... On les a toutes faites, ces photos! Et ce sont les premières à passer de la case "photo réussie" à la case "photo ratée".  Attention à notre côté "collectionneur à tout prix..." Au fil des années, on apprend à exiger de nos photos un petit quelque chose en plus: qu'elles soient différentes de celles de notre guide botanique ou entomologique, qu'elles soient différentes de celles prises l'an passé ou de celles que l'on voit partout sur les blogs. 
  • Une photo réussie, c'est de parvenir à réaliser la photo que j'avais en tête avant de partir en prise de vue... Et c'est à la visualisation que je saurai si c'était vraiment une bonne idée de chercher ce type d'images ou si les images obtenues ne "fonctionnent pas"
Une photo réussie, c'est donc une photo qui répond aux exigences que l'on s'est fixé: En effet, l'appareil photo n'est rien d'autre qu'un moyen de faire des images. Ces images peuvent avoir maintes fonctions. Ces exigences peuvent être extérieure au photographe (une photo destinée à une illustration précise pour une commande), ou au contraire imposées par le photographe à lui-même:
  • Regard vers le passé: par rapport aux photos qu'il a déjà réalisées
  • Projection dans l'avenir: par rapport à ce qu'il veut obtenir, aux contraintes qu'il s'impose ponctuellement et aux résultats escomptés.
Une photo illustrative pourra être réussie pour illustrer un ouvrage, sans pour autant être "réussie" aux yeux du photographe qui poursuit une recherche personnelle d'expression picturale. (On pourrait rebondir en disant que la photo "artistique" sera ratée pour illustrer un ouvrage documentaire. Mais le photographe nature "subjectif" a la plupart du temps les connaissances techniques nécessaires pour réaliser sans difficulté des photos documentaires qui répondent à une demande objective. Le cheminement photographique s'opère généralement de la photo documentaire vers la photo plus subjective, et non l'inverse.)

Se remettre en cause et affiner ses critères de tri photographique:

Tous les points soulevés plus haut sont juste des réflexions jetées en vrac dans mon blog. Des questions qui reviennent sans cesse, qui parfois me dépriment ou m'obligent à ranger l'APN, à faire une pause, ou au contraire qui me motivent et m’entraînent soudain dans de nouvelles quêtes, plus déterminée que jamais. Je serais bien incapable de donner la recette magique de la "photo réussie". J'avance à petits pas, avec une peur-panique de m'ennuyer. Au fil des saisons macro, j'appuie de moins en moins sur le déclencheur. Je m'ennuie à refaire d'année en année les mêmes photos des mêmes insectes ou des mêmes fleurs. Je rencontre pour la première fois un insecte ou une orchidée? Bien sûr, je le photographie. Mais si ces photos n'ont d'autre intérêt que l'identification du sujet, elles demeureront généralement dans mon disque dur et je patienterai dans l'espoir de réaliser plus tard une image "plus belle". 
Petit à petit, j'ai élaboré ma "charte de la photo réussie" (qui ne signifie pas "photo exceptionnelle", mais juste une photo sous laquelle je n'aurais pas honte de voir mon nom écrit, si elle devait être diffusée). 
  • Pour des photos illustratives (et donc objectives: qui doivent valoriser le sujet), je conserve des images techniquement réussies: netteté, cadrage, composition. Mais elles doivent présenter un petit quelque chose en plus de ce que j'ai pu faire ou voir ailleurs. Il s'agit parfois simplement d'une lumière particulièrement belle sur une fleur maintes fois déclinée. Ou encore de taches de couleur dans un flou d'arrière-plan assorties au sujet...
  • Pour des photos plus personnelles (et donc plus subjectives: recherche d'une atmosphère, d'une expressivité du sujet, illustration d'une intention...), je considère mon capteur comme une toile vierge sur laquelle je dessine mon image. Je me pose alors la question fatidique: si j'avais réalisé cette image avec mon pinceau, qu'est-ce que j'y aurais enlevé? Qu'est-ce qui y manquerait? Le but est évidemment de répondre "rien" à ces deux questions...
Inutile de vous préciser que présentés comme ça, mes critères de sélection de mes photos sont simples. En pratique, c'est une autre histoire...  Sans compter que pour de nombreuses photos, la frontière entre "photo illustrative" et "photo personnelle" est floue et fluctuante!



De la théorie à la pratique: pas facile!

Tout mon bla-bla n'est que théorie... Et le regard que l'on porte sur nos propres photos est un regard biaisé par un tas d'émotions parasites. Mais réfléchir à ce que l'on attend de nos photos aide à progresser, sans se complaire dans un savoir-faire technique tout compte fait rapidement acquis. Pour le photographe débutant, c'est aussi une excellente motivation pour acquérir cette technique photographique qui peut sembler ardue, ou au contraire pour pallier les carences techniques du photographe ou du matériel.
La photo génère un paradoxe qui peut vite devenir un écueil capable de couler le Titanic: une photo est une création personnelle, mais au final, elle n'existera que dans le regard des autres. Lorsque l'on diffuse nos photos dans un blog, il peut être tentant de ne publier que des photos qui plairont à nos visiteurs. On le sait bien, un papillon sur une fleur, voilà une photo qui "marchera toujours", aussi classique et maintes fois diffusée soit-elle. La tentation est grande de "faire plaisir aux habitués" en leur proposant des photos qui appellent les commentaires flatteurs, plutôt que des photos qui expriment notre propre intention, notre quête d'une "autre image". Pas facile de transiger entre "ce que je veux faire", et "ce qui plaira à coup sûr"!... Et au final, qui décide si oui ou non, une photo est réussie? Est-ce le photographe? Est-ce celui qui voit la photo? 
Je crois que c'est au photographe de décider si oui ou non une photo exprime ce qu'il a voulu dire. A lui de revendiquer ses choix. Certaines photos seront d'emblée accueillies positivement par le monde extérieur. D'autres plairont moins. Et alors? Heureusement que nos photos ne plaisent pas à tout le monde. Si c'était le cas, cela signifierait qu'elles ne sont rien d'autre que des stéréotypes aseptisés et esthétisant (dans le meilleurs des cas).
Diffuser publiquement ses photos, que ce soit dans un site web ou ailleurs, c'est une motivation supplémentaire pour affiner nos critères de tri. Et s'il ne faut pas tomber dans le piège de publier (ou pire: de photographier) en fonction de ce qu'attend le visiteur, il faut aussi savoir entendre ce même visiteur.

Il est temps de conclure:

J'ai hésité à me lancer dans la rédaction d'un article sur un tel sujet. Je n'ai surtout pas la prétention de vous expliquer que vos photos sont réussies ou ratées, mais au contraire de soulever  des questions, au lieu d'apporter des réponses. J'ai simplement souhaité synthétiser et partager des critères de réflexion sur nos pratiques photographiques, en cette période où nombre d'entre nous sont plus souvent le nez dans leurs archives que dans les champs. Sans oublier que certains chanceux trouveront peut-être dans quelques jours au pied du sapin de quoi repartir à l'assaut de nouvelles images armé d'un matériel flambant neuf!

(Je n'ai pas su comment illustrer cet article: avec des photos que je crois réussies, et que je trouverai peut-être ratées demain? Avec des photos ratées?  J'ai lâchement pris la fuite en direction de photoshop )

10 commentaires:

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  2. Bonsoir Cathy,
    Je crois que tu as fait le tour du sujet! Que dire ? J'effectue comme toi plusieurs tris et je garde les photos "réussies".
    Il y a beaucoup de photos documentaires et quelques photos mieux composées.
    Dans les photos mieux composées, je distingue les jolies des bonnes. J'entends par bonnes celles où mon égo est satisfait. Et là c'est très facile parce que je pense pas avoir fait de bonnes photos.
    J'adore photographier mais à aucun moment je suis capable d'affirmer : "Ce sympétrum, il n'y avait que moi pour le présenter ainsi!" non pas parce que j'étais là au bon moment mais parce que cette photo de sympétrum c'est tout moi (ou presque). (Je ne suis peut-être pas très clair) ;-)
    Autant je me retrouve dans mes petites images de synthèse, autant j'ai l'impression que mes meilleures images pourraient être revendiquées par un tartempion sans problème. Et c'est pour cette raison que j'admire les photographes comme toi qui savent être créatif(ve)s.
    En résumé, ne pas être créatif en photo facilite le tri! ;-)

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  3. @ Darthmagus: le sujet est prenant, et on en avait déjà parlé. Mais c'est aussi un sujet passionnant. L'insatisfaction, c'est aussi un formidable moteur, et la satisfaction en photo est souvent pour moi de courte durée: quelques semaines ou mois plus tard, et je revois mes critères d'appréciation... Ne dis pas que tu n'es pas créatif: tes images de synthèse et ta réflexion sur tes photos prouvent le contraire. Mais je comprends ta frustration: la photo implique beaucoup plus de contraintes extérieures que d'autres "images", avec ce sentiment que l'on doit faire avec beaucoup de compromis. Mais chaque regard en arrière dans nos archives est un petit pas en avant dans notre intention (du moins j'aime à le croire). Et tu as raison de souligner un point important: faire de la photo, c'est avant tout y prendre du plaisir :-)

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  4. Bonsoir Cathy,
    Vaste sujet que celui-ci et je t'avoue qu'il m'a amené à faire un "examen de conscience" et m'a laissé extrèmement perplexe quand à mon ego. J'en suis arrivé à la conclusion que j'étais un petit photographe ayant un long et dur chemin à parcourir avant d'atteindre le graal, si tant est qu'on puisse l'atteindre, et qu'à coup sûr je me devais au minimum méditer sur ton article à chaque fois que possible avant de déclencher.

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  5. @ Roger: C'est la dépression hivernale du photographe ;-) J'en suis là aussi, à me demander quel est l'intérêt réel de la grande majorité de mes photos. Heureusement, en saison, il y a ce plaisir dans l'instant, à approcher, découvrir, apprendre à connaitre nos petits sujets.

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  6. Bonjour Cathy, il n'y a que toi pour faire un travail aussi exhaustif sur un sujet aussi ardu.
    Voilà qui nous amène à réfléchir à la création en général.
    J'y retourne...

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  7. Bonjour Cathy,

    C'est amusant de lire ce billet alors que j'ai effacé une centaine d'images de mon disque hier et que je m'apprête à en supprimer davantage dans les jours qui arrivent.
    A mon sens, une bonne photo trouverait sa place encadrée dans mon salon. En ce sens, elle devrait être chargée d'émotion positive tout en respectant une certaine esthétique.
    Pour ce qui est de la photo animalière, plus particulièrement, il me semble que figer un instant que l'œil humain à du mal à percevoir est une bon critère.
    En macro, le fait de grossir et mettre en valeur certains détails sous un angle particulier avec une profondeur de champ généralement réduite permet d'atteindre plus aisément cet objectif ; ce qui est délicat en photo animalière avec des individus de grande taille, souvent farouches avec lesquels il est difficile de composer et d'innover.

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  8. @ Raf: Je suis d'accord avec toi: en photo animalière (mais en fait, comme dans d'autres domaines moins natures de la photo, à commencer par la photo sportive), montrer ce que l'oeil humain ne voit pas est un bon critère. Et la macro est plus facilement "surprenante" avec le grossissement et les sujets souvent peu connus du grand public.

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  9. Bonjour Cathy,
    Je viens te souhaiter une belle et agréable nouvelle année.
    que celle-ci t'apporte joie, rires, couleurs et lumière !
    A très bientôt

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  10. @ Véro: Merci et très bonne année aux bretons :-)

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