09/10/11

Gérard de Nerval: les papillons, poésie ou entomologie?

Gérard de Nerval, le poète et les papillons

En recherchant sur le web le poème "Papillon" de Lamartine, j'ai découvert ce poème "Les papillons", que je ne connaissais pas, signé d'un auteur que j'aime tout particulièrement: Gérard de Nerval
papillon illustration poésie de Nerval: hespérie sur fleur
Une hespérie (sp) sur une fleur de scabieuse: un papillon que Nerval a oublié dans son poème (photo été 2011)
Et en lisant ce poème, je me suis rendue compte avec étonnement que Gérard de Nerval était un fin entomologiste, qui n'aurait rien à envier à nombre de photographes macro. A travers ce poème, c'est une véritable collection de papillons qui se révèle, avec ici et là quelques détails qui nous prouvent que le poète connaissait intimement son sujet.

Les spécialistes s'amuseront à noter quelques différences (Je n'ai pas trouvé de Bombice en France: sans doute parle-t-il de notre Bombyx actuel, encore nommé Bombice sur le web italien? Et le deuil est-il notre "demi-deuil" d'aujourd'hui?)

Poème: les papillons de Nerval

Les papillons
I
De toutes les belles choses
Qui nous manquent en hiver,
Qu’aimez-vous mieux ? - Moi, les roses ;
- Moi, l’aspect d’un beau pré vert ;
- Moi, la moisson blondissante,
Chevelure des sillons ;
- Moi, le rossignol qui chante ;
- Et moi, les beaux papillons !
Le papillon, fleur sans tige,
Qui voltige,
Que l’on cueille en un réseau ;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la plante et l’oiseau !…
Quand revient l’été superbe,
Je m’en vais au bois tout seul :
Je m’étends dans la grande herbe,
Perdu dans ce vert linceul.
Sur ma tête renversée,
Là, chacun d’eux à son tour,
Passe comme une pensée
De poésie ou d’amour !
Voici le papillon “faune”,
Noir et jaune ;
Voici le “mars” azuré,
Agitant des étincelles
Sur ses ailes
D’un velours riche et moiré.
Voici le “vulcain” rapide,
Qui vole comme un oiseau :
Son aile noire et splendide
Porte un grand ruban ponceau.
Dieux ! le “soufré”, dans l’espace,
Comme un éclair a relui…
Mais le joyeux “nacré” passe,
Et je ne vois plus que lui !
II
Comme un éventail de soie,
Il déploie
Son manteau semé d’argent ;
Et sa robe bigarrée
Est dorée
D’un or verdâtre et changeant.
Voici le “machaon-zèbre”,
De fauve et de noir rayé ;
Le “deuil”, en habit funèbre,
Et le “miroir” bleu strié ;
Voici l’”argus”, feuille-morte,
Le “morio”, le “grand-bleu”,
Et le “paon-de-jour” qui porte
Sur chaque aile un oeil de feu !
Mais le soir brunit nos plaines ;
Les “phalènes”
Prennent leur essor bruyant,
Et les “sphinx” aux couleurs sombres,
Dans les ombres
Voltigent en tournoyant.
C’est le “grand-paon” à l’oeil rose
Dessiné sur un fond gris,
Qui ne vole qu’à nuit close,
Comme les chauves-souris ;
Le “bombice” du troëne,
Rayé de jaune et de vent,
Et le “papillon du chêne”
Qui ne meurt pas en hiver !…
Voici le “sphinx” à la tête
De squelette,
Peinte en blanc sur un fond noir,
Que le villageois redoute,
Sur sa route,
De voir voltiger le soir.
Je hais aussi les “phalènes”,
Sombres hôtes de la nuit,
Qui voltigent dans nos plaines
De sept heures à minuit ;
Mais vous, papillons que j’aime,
Légers papillons de jour,
Tout en vous est un emblème
De poésie et d’amour !
III
Malheur, papillons que j’aime,
Doux emblème,
A vous pour votre beauté !…
Un doigt, de votre corsage,
Au passage,
Froisse, hélas ! le velouté !…
Une toute jeune fille
Au coeur tendre, au doux souris,
Perçant vos coeurs d’une aiguille,
Vous contemple, l’oeil surpris :
Et vos pattes sont coupées
Par l’ongle blanc qui les mord,
Et vos antennes crispées
Dans les douleurs de la mort !… 


Gérard de Nerval, Odelettes
Et si certains en doutaient, voilà que la dernière strophe de ce poème nous rassure: Gérard de Nerval n'a pas acquis sa connaissance des papillons en étudiant de pauvres insectes hérissés d'aiguilles, cruellement plaqués sur quelques planches en carton! Sans doute apprécierait-il aujourd'hui l'appareil photo numérique, qui permet d'immortaliser les papillons sans les priver de leur liberté. (D'un autre côté, il se serait lamenté de la raréfaction de ses chères petites muses ailées...) 

7 commentaires:

  1. A quand un recueil de poésie illustré par tes soins? Je suis sûre que tu as déjà dans ton disque dur des merveilles tout à fait à fait appropriées. Bon dimanche.

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  2. @ Spiruline: je pense plutôt à un recueil corrélation peinture/photo, qui est ma source d'inspiration principale ;-) Un jour peut-être? (avis aux éditeurs...)
    Très bon dimanche à toi.

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  3. Je ne connaissais pas ce beau texte, poétique et savant. Merci Cathy :)

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  4. @ Philippe: Je l'ai découvert aussi récemment. Et comme tu le dis, j'ai été frappée par sa richesse: très pointu au niveau entomo, une pincée de légendes populaires, et une conclusion qui montre que le poète était bien en avance sur son temps: il considérait le papillon comme un être sensible, alors que ça n'est pas encore le cas pour tout le monde aujourd'hui.

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  5. Bonjour Cathy,
    Le poème se laisse savourer jusqu'au bout et j'avoue que je ne le connaissais pas.
    J'aime aussi la photo de l'hespérie sur son support rose.

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  6. @ Roger: Merci d'avoir dit un petit mot sur cette modeste hepérie, et désolée de répondre si tardivement...

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  7. Jolie trouvaille, d'une poète que j'aime moi aussi beaucoup. Bien cordialement.

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